Ken Shirriff a rétro-conçu et remis en marche un module trigger TR-3 de l'IBM 604 Electronic Calculating Punch, lancé en 1948. Le 604 était une calculatrice programmable par tableau de connexions, de la taille d'un double réfrigérateur : elle lisait des nombres sur cartes perforées, effectuait jusqu'à 60 calculs et perforait les résultats dans la carte à raison de 100 cartes par minute. IBM la présentait comme l'équivalent de 150 ingénieurs, la louait 550 dollars par mois et en a produit plus de 5 600 exemplaires. La machine contenait environ 1 300 tubes à vide, logés dans des modules enfichables remplaçables rapidement.
Le TR-3 est ce qu'on appelle aujourd'hui un flip-flop : un circuit à deux états stables qui conserve un bit jusqu'à ce qu'on le force à basculer. Les triggers généraient les signaux de synchronisation et stockaient les impulsions dans le 604, dont les compteurs décimaux étaient construits à partir de ces modules. Le module utilise une double triode 2033 — deux triodes dans une même enveloppe de verre partageant chauffage et cathode, le chauffage consommant 6,3 volts sous 300 milliampères, une tension héritée des batteries de voiture de 6 volts. Le 604 tournait à 50 kilohertz, trois ordres de grandeur au-dessus des impulsions à 50 hertz des machines comptables électromécaniques de l'époque.
Shirriff décrit le circuit comme deux inverseurs à tube couplés en croix : la sortie d'anode de chacun alimente la grille de l'autre via des résistances de 200K et 1K, de sorte que le côté conducteur maintient l'autre bloqué. Comme les anodes oscillent entre 50 et 150 volts alors que les grilles exigent des tensions proches de zéro, une polarisation de -100 volts et des diviseurs résistifs servent de décaleurs de niveau. Les entrées passent par des condensateurs de 40 pF et le basculement se fait par impulsions négatives qui bloquent une triode conductrice. Les deux sorties se situent à des niveaux de tension différents, ce qui a compliqué le projet de Shirriff d'y brancher des ampoules au néon indicatrices.
En pratique, le circuit s'est révélé capricieux : selon les tensions d'alimentation, il oscillait ou restait figé, car il doit être assez stable pour tenir un état mais assez instable pour basculer sur une impulsion. Fait notable, l'IBM 650 ultérieur a abandonné ce schéma au profit de portes à diodes pilotant une boucle d'inverseurs — les changements d'état relevaient alors de la logique booléenne plutôt que d'interactions analogiques de tensions.
L'article se termine par la généalogie : le circuit trigger a été inventé en 1918 par les physiciens britanniques William Eccles et Frank Jordan comme une forme de relais. L'ENIAC (1945) construisait ses compteurs décimaux avec dix triggers en anneau ; les ingénieurs d'IBM ont breveté en 1946 un compteur BCD à quatre triggers, utilisé dans les 603 et 604. Les puces modernes exploitent la même idée par millions — simplement microscopique, à transistors, et rebaptisée flip-flop.
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